RESIDENCE d’ARTISTE.

 Au long de six semaines au centre calvé de la fondation Hopale
A BERCK SUR MER.

 Mes après-midi étaient rythmées par les horaires de soins, chaque jours je m’installais au même endroit à 14 heure précise.
Avant de commencer à modeler, j’installais autour de moi quelques sculptures déjà réalisées et j’affichais aux murs, les textes, fruit de rencontres des jours précédentes.
Rapidement je retrouvais des visages connus, nous nous appelions par nos prénoms et je me laissais gagner par une gaieté ambiante qui faisait souvent mon étonnement. Tantôt je modelais dans un flot de fauteuils roulants, saluant d’un sourire, les uns et les autres. Tantôt j’étais le centre d’une joyeuse bande discutant bruyamment. Parfois, de regards croisés en confidences, des conversations graves et intimes s’engageaient toujours respectées par les visiteurs occasionnels qui d’instinct passaient leur chemin …

 Il arrivait aussi que nos échanges portent sur mon travail, le modelage en cours ou le sens de ma présence dans ce couloir… le sens de ma démarche.
Certaines conversations avaient pour point de départ mes textes affichés en gros caractères, lisible d’un fauteuil…  Les voici dans l’ordre chronologique :

 

A Berck en hiver.

Vous roulez sur des roues silencieuses et provisoires…
Sourire… combats… longue attente… soleil et vent…
Vos visages et vos regards vous tiennent lieu de silhouette. Je me suis assis.

Vous vivez ce qui peut être me tuerait… Je vous écoute et regarde…
Vos expressions sont directes et calmes, vous semblez ne plus rien redouter.
Sur ma petite chaise je travaille dans ce long couloir.
Mes mains vont et viennent suivant le rythme de mes sensations.
Je vous reconnais dans la terre que je sors de mon seau en plastique.
Vous êtes autour de moi et nous nous reconnaissons…
C’est l’heure du kiné… reflet de soleil… à tout à l’heure…
Combien coûte une sculpture comme celle si ? Celle d’hier est-elle finie ?
Serez-vous là demain ?  Bientôt je retournerais chez moi à Papeete.
Séance de pédalage à la salle de gym, promenade sur la digue…
Et ce couloir envahi de lumière… Tu commences un nouveau modelage ?
C’est Francis ? J’acquiesce et souris… Non c’est de la terre glaise…
Vous êtes ici depuis longtemps ?  Récupération, attente, prothèses…
Tout est long, tout est à réinventer… Je peux faire des photos ?
Ma femme viendra vendredi et les enfants peut-être…
As-tu vu passé Frédéric ? A demain !
Bonsoir.

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DEMANDE D'AUTORISATION

Ai-je le droit de déposer une chanson au pied de la misère du monde ?
Ai-je le droit de négocier la photo d’un enfant affamé ?
Ai-je le droit de regarder celui dont le corps ne correspond plus à ses rêves ?
Ai-je le droit de modeler les hanches ou le sourire d’une belle jeune-fille ?
Ai-je le droit de sourire à celle dont le visage ne sait plus traduire ses pensées ?
Ai-je le droit d’espérer ou de rire ?
Ai-je le droit de revers d’une rencontre sans objet ?
Ai-je le droit de me révolter le ventre plein ?
Ai-je le droit de parler sans savoir ?
Ai-je le droit de trouver mon plaisir dans le vol d’un oiseau ?
Ai-je le droit d’écouter ce qu’elle ne sait pas cacher ?
Ai-je le droit de regarder simplement ?
Ai-je le droit d’être là ? Dites-le-moi.

 

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TRÈS SPEED.

   Le visage anguleux, le poil dru, il m’a d’abord expliqué que c’était un fauteuil de basket. Ce n’est pas le dernier modèle, mais il est très maniable et rapide. Assis devant ma sellette, une boulette d’argile dans la main, je le regardais cultiver son image de sportif… Vous faite partie de l’équipe de Berck ? Tournant sur lui-même, en équilibre sur les roues arrières ; Oui, j’ai un entraînement ici dans un quart d’heure.

   Ce n’est pas si souvent que je croise la passion et une balle, ça se relance !… J’ai suivi un match à la télé…  C’était rapide et spectaculaire… et dangereux aussi, surtout pour les mains et les doigts… Le fauteuil retombe et vigoureuses, les deux mains osseuses me montrent leurs cicatrices. Je suis né avec un problème… mais je peux marcher. Je peux marcher… enfin, pas trop longtemps, mais je peux marcher. Tenez, comme lui, je peux marcher lentement, je peux… enfin, pas longtemps, parce que… Après ce sont les épaules et le dos qui trinquent et tout s’en suit…

   Ils ont voulu m’opérer mais j’ai refusé. Je suis comme je suis, c’est la réalité, je suis comme ça. S’ils m’opèrent, je ne sais pas comment ce sera après… On me demandera, je ne sais quoi. Comment ça tournera ?

   Les bras pendants, vrillé sur lui-même : c’est un autre modèle, un fauteuil américain, un peu lourd, le mien est très léger, il n’est plus tout neuf mais entièrement réglable, avec des boyaux, oui des boyaux gonflés à dix bars… en trois tours de roue je suis à 30 km/h !

 

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Souvent vous louez ma patience… et cela me parait incongrue.

 

QUELLE PATIENCE !

De la patience ?
De la patience pourquoi ?
De la patience pour écouter et voir ?
Patienter pour respirer avec vous le temps, tel qu’il coule ?
Pour fixer dans la terre vos silhouettes, cheminant, roulant, boitant …me souriant ?
Dans ce long passage où je vous rencontre, je connais la surprise et le trouble…
Mais pourquoi diable aurai-je besoin de patience ?… Pourquoi ?
Je patiente sur le quai, le train surviendra peut-être ?
Je patiente, face à l’administration…
Je patiente sur le périphérique.
Je patiente ?

 PATIENCE.

De séances de kiné…
en soirées solitaires, vous patientez.
D’espoirs déçus en confiance retrouvée, vous patientez.
Vous patientez jusqu'à ce que vos priorités d’hier vous semblent naïves.
jusqu'à sentir la joie simple dans un sourire échangé comme au fond de vous-même.
Vous avez perdu votre superbe en même temps que votre solitude.
Vous patientez dans un temps qui vous appartient.
Je suis content d’être avec vous.
et d'apprendre.